Les enjeux
À travers le prisme de la biogéographie, il s’agit de se poser la question de la dissémination des semences et de l’évolution des écosystèmes qui en est une des conséquences. L’eau et le vent emportent les graines (on parlera alors respectivement d’hydrochorie et d’anémochorie), tout comme des animaux et des humains. Ce projet pose la question du choix d’intervenir ou non, selon des critères où se mêlent tout à la fois sciences biologiques et sociales, éthique de la conservation et intérêts économiques. La part de hasard laissée à l’efficience de l’action induit d’accepter de ne pas entièrement contrôler un processus. Symboliquement, il s’agit de faire germer en nous des forêts mentales, rhizomiques, des possibles que l’on souhaite voir advenir. Notre présence sur Terre laissera des traces. Autant dans ce cas en choisir quelques unes : c’est le sens de ces fèves en terre cuite. Offertes à la terre, elles le seront aussi aux générations futures.
Ces graines en céramique sont aussi des graines d'humilité : anonymes, elles témoignent de nos doutes, de nos incertitudes sur ce qu'est une "bonne gestion forestière".
Ce projet de jardiniers du ciel agro-forestiers est une forme de migration assistée douce. Cette proposition artistique est poétique, par ses choix et sa puissance d'agir sobre. Elle n'a aucunement prétention à être hégémonique. J'insiste sur cette notion de complémentarité des méthodes, puisque cette écologie du vivre-avec est une alliée de l'évolution naturelle à laquelle elle refuse de se substituer. Les forêts anciennes et matures méritent au contraire d'être défendues, car c'est à partir d'elles que rayonnent les écosystèmes.
La biogéographie / Habiter en oiseau / Anticiper le réchauffement climatique et la perte de biodiversité / Renaturation (végétation naturelle potentielle) / La révolution d’un seul brin de paille / Seed bombs / forêts fruitières, mellifères et fourragères / Les feux de forêts / Quelle place pour l’humain ? / De quel héritage désire-ton être passeur ?
Une dispersion éolienne
Notre ère est parfois définie comme celle du plantationocène (Anna L. Tsing, Malcolm Ferdinand), c’est-à-dire par la mise en culture et en rendements de nourriture et matériaux ayant permis un fort développement de certaines sociétés humaines, à travers notamment la domestication, l’extractivisme et le colonialisme. Prenant le contrepied de cette idée de plantation «rationnelle» et gestionnaire, le projet artistique Ensemencer le ciel consiste à diffuser graines et spores largement, à la manière des oiseaux ou des érables sycomores, intégrant ainsi une part d’aléatoire et donc de non-contrôle. Mi-Déméter mi-Diane, les semeurs et semeuses volant.e.s diffuseront une culture sauvage, empreinte de culture humaine, symbolisée par des fruits de fusain en terre cuite. Ces «fèves des rois» sont réalisées en céramique, matériau traditionnel et historiquement «noble» par l’usage qui en a été fait depuis plusieurs siècles dans des ouvrages d’art et d’artisanat. C’est de plus un matériau non polluant, qui n’impactera pas de manière négative l’environnement. Le fusain d’Europe est un arbuste fréquent dans les campagnes françaises. De son charbon, on tire le fameux fusain à dessiner, matériau premier depuis que l’humain est humain, c’est-à-dire artiste. Des parois rupestres aux ébauches de Poussin, c’est toute l’histoire de l’humanité qui se raconte dans ce petit bout de bois. Le fruit du fusain, appelé également bonnet carré ou bonnet d’évêque, mûrit en hiver. Dans les paysages enneigés ou dans les bois en repos, ses douces courbes roses séparées en quatre lobes se démarquent des tonalités saisonnales, lui permettant d’être vu des oiseaux qui le consomment, tels le rouge-gorge, la fauvette à tête noire, le merle et la grive.
La technique du semis direct, qui avait pratiquement disparu en France depuis le XVIIIème siècle au profit de la plantation, est réemployée peu à peu pour les différents avantages qu’elle offre : rajeunissement et renouvellement du peuplement d’une forêt, enrichissement génétique, peuplement mélangé, meilleure adaptation au milieu, moindre coût... D’autre part, différentes méthodes ont été employées, telles que le semis à la volée, dans des tranchées, via des animaux sauvages (geais...) ou domestiques : en 2017 en effet, des forêts chiliennes dévastées par le feu ont été reboisées peu de temps après par des chiens qui portaient des sacoches percées remplies de semences d’arbres indigènes. Cette stratégie permit une restauration accélérée du couvert forestier.
Il est évident qu’une part importante des graines jetées depuis les airs ne feront pas des arbres. Elles ne germeront pas, ne rencontreront pas le terrain propice à leur bon développement, ou seront mangées. Ce n’est pas gênant à mes yeux. Ce processus d’ensemencement du ciel rejoue un cycle très ancien mis en place par les plantes, l’anémochorie, c’est-à-dire l’utilisation du vent pour disperser graines et spores. Face aux pertes importantes de ce type d’organisation, la profusion est la stratégie du sauvage pour assurer la réussite et donc le renouvellement. L’autre perspective, puissante, c’est le surgissement d’un imaginaire inattendu, la germination de ces graines dans les mondes parallèles que sont nos esprits. D’amplitudes non quantifiables mais tout aussi réels, puisqu’ils influencent le monde physique, c’est-à-dire notre environnement, ils sont constamment fertilisés et nourris, avec nous ou malgré nous. Il s’agit finalement ici de mettre en place une écologie des pensées, de faire germer des forêts en nous, mentales, rhizomiques, ouvrant des possibles que l’on souhaite voir advenir.
Précisions
Il est à noter que ce projet, aussi poétique soit-il, semble révéler des positionnements différents selon les points de vue, car il soulève plusieurs désaccords au sein des différents acteurs forestiers sollicités quant à la «gestion» de la forêt. Cette opposition se cristalise principalement à travers deux positions : conservationnisme ou adaptationnisme. Et c’est peut-être justement dans cette mise en exergue qu’un art écologique et contextuel prend tout son sens.
Le séminaire de la forêt
Ce projet s’intéresse à la biodiversité sans réserve : plutôt que des parcs nationaux garantissant une nature gérée et balisée en toute authenticité, il s’agit de renouer avec des forêts hybrides, agricoles et sauvages, là où l’extériorité à ces mêmes parcs cautionne finalement de plus amples destructions environnementales. Introduire de la biodiversité domestique dans le «sauvage», c’est donc questionner ce que l’on entend par ces termes, et s’interroger sur ce qui s’est joué entre des humains et un milieu au fil du temps. Ainsi, on retrouve quantité de fruitiers comestibles pour l'espèce homo dans la forêt «vierge» amazonienne, comme les avocatiers, les papayers et ananas, poussant autour d’anciens lieux d’habitation humains. Cette observation a également été faite par l'anthropologue Anna Tsing dans la géographie du Kalimantan à Bornéo, à propos de ce qu'elle nomme "forêts sociales" : des traces, des mémoires vivantes d'usages révolus, qu'elle décrit dans son livre Friction. Délires et faux-semblants de la globalité.
L’échelle choisie du parapentiste semeur renvoie à une légèreté de l’action, un ensemencement doux pratiqué déjà par d’autres formes de vie. En se nourrissant de fruits, les oiseaux, mammifères et insectes dispersent à leur tour des graines. L’humain, qui n’a jamais été en dehors du monde vivant, est aussi un vecteur naturel de dissémination. Assumer ce rôle, avec responsabilité et légèreté à la fois, est donc un enjeu qu’il nous faut apprendre à apprivoiser aujourd’hui.
Dans la corne d'abondance
Faînes, glands, noisettes et noix, châtaignes, diaspores, akènes et capsules, fruits de sureaux ou de sorbiers, de pommiers et poiriers sauvages, pêchers, pruniers, cognassiers et néfliers, mais aussi graminées et fleurs sauvages constitueront potentiellement ce savant mélange. Des spores de champignons entretenant des relations privilégiées avec certaines espèces végétales (relations mycorhiziennes) pourront également être sélectionnées si elles s’avèrent bénéfiques pour la communauté biotique. Le sorbier est classé par l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) comme espèce menacée dans certaines biorégions.
De même, de nombreux autres arbres et plantes voient leurs effectifs diminuer fortement. Il s’agira de sélectionner, en collaboration avec un écologue et différents spécialistes forestiers, les variétés les plus pertinentes à disséminer selon les lieux : espèces héliophiles ou de sous-bois, espèces préparant le terrain à l’arrivée d’autres plantes, ou en capacité d’attirer et d’accueillir une grande diversité de faune (logement et nourriture). Les espèces dites «clé de voûte» ou «parapluie» pourraient être sollicitées, pour leur capacité à «fédérer» un écosystème. Les espèces trop envahissantes ou exogènes seront
à priori écartées, sauf s’il s’avère pertinent, pour une raison ou une autre, de faire appel à elles (espèces fruitières, mellifères ou fourragères par exemple). Les fruitiers sauvages sont également intéressants dans la mesure où ils pourront potentiellement être greffés de variétés plus appétentes et nourrissantes par des promeneurs ou des habitants de ces vallées. Le maintien d’une diversité génétique au sein d’une même espèce constitue également un axe important : varier le nombre d’individus sur lesquels seront prélevées les graines, en en mélangeant les provenances, permet ainsi d’augmenter les chances de survie.
Carte de France des sylvorégions
Source : Institut National de l’information Géographique et forestière
D'où viennent les graines ?
Ce projet artistique souhaite sortir d’une consommation de la nature dans laquelle nous nous retrouvons quotidiennement plongés sans souvent en avoir conscience, quand bien même serait-elle vendue sous le label «terroir de caractère», ou «écologique». C’est pourquoi les graines diffusées ne seront pas achetées. Elles seront récoltées de manière organisée par des volontaires dans des haies, sous-bois et forêts de propriétaires privés consentants, avec mesure, là où les effectifs sont suffisamment importants pour amoindrir l’impact de ces récoltes sur la diffusion locale des graines (récolte conseillée d’environ 25% de semences par individu). Il serait intéressant d’intégrer à ce projet des cueilleurs de plantes sauvages, trop souvent déconsidérés et ignorés par des logiques de production borgnes, c’est-à-dire focalisées sur l’unique facteur du rendement. La justesse serait ici de leur proposer une place et une reconnaissance, celle de la diffusion culturelle qu’ils engagent depuis des millénaires par leur savoir.
Carte des vents, sens en fonction de l’altitude et de l’heure
Source : météo-parapente.fr